A Jamais Olympien 10: Jean Philippe Durand

Avant propos

Alors que le football moderne semble toujours plus proche de réaliser la prophétie énoncée dans Fight Club: « À chaque nouveau voyage, toute une vie en miniature : sachet de sucre à usage unique, gobelet de crème à usage unique, noix de beurre à usage unique, kit plateau repas cordon bleu micro-ondé, shampooing deux en un, échantillon gratuit de bain de bouche, savonnette miniature. Les gens que je rencontre sur chaque vol sont mes amis à usage unique. »

Alors que chaque nouveau mercato ne semble être qu’une occasion de plus de chambouler un effectif, avec des joueurs qui quittent le club de façon toujours plus prématurée.

Alors qu’il est de moins en moins exceptionnel de voir des joueurs changer de clubs tous les 6 mois, et qu’on finira par engager des joueurs à usage unique. Des recrues à usage unique. Un coach à usage unique. Des preparateurs physiques à usage unique. Des sponsors à usage unique. Des competitions à usage unique. Des supporters à usage unique. Une fan expérience à usage unique…

Bienvenue dans le football Gilette: demander la perfection au masculin avec un jeu qui barbe, et les joueurs jetables qui vont avec !

Alors qu’il est de plus en plus difficile pour des supporters de s’identifier à des joueurs, ou même de prendre le temps de les connaître, d’abord, les apprécier, et finalement de les aimer. Entre les joueurs qui se suivent et qui nous servent la même soupe sur la beauté du club, et la passion des supporters, et on veut gagner des titres avec l’OM et mon agent… Alors qu’en réalité ils ne voient l’OM seulement comme un plan ou une opportunité de carrière, et plus belle la grille de salaire.

Et une présidence qui préfère passer notre amour à la machine, faites le bouillir. Pour voir si les couleurs d’origine peuvent revenir… Là encore, on ne risquera pas de decoller bien haut tant que nous ne comprendrons pas que certains joueurs peuvent avoir besoin d’un temps d’adaptation plus ou moins long. Assumer la part d’échec, ce ne signifie pas de devoir se coltiner 1 strootman sur le dos jusqu’à la retraite, mais juste croire suffisamment en ton analyse et ton investissement pour laisser le temps à ton humain de joueur de s’adapter à ce nouveau championnat, ce nouveau coach, ses nouveaux coéquipiers, cette nouvelle vie… Et de s’y épanouir.

Pour toutes ces raisons, j’ai voulu honorer aujourd’hui le joueur qui incarne le mieux, selon moi, la fidélité et l’amour du maillot. Un joueur qui est pour moi une légende du club pour l’histoire que nous avons vécue ensemble, et les émotions que nous avons partagées. Nous avons su monter ensemble, et nous avons su descendre !

A Jamais Olympien: Jean Philippe Durand

Né un 11 novembre ( comme ma mère) 1960, dans le quatrième arrondissement de Lyon ( comme mon fils), c’est à Toulouse qu’il débutera sa carrière professionnelle, avec, en point d’orgue, l’élimination du Napoli du dieu Maradona en 32* de finale de la coupe UEFA 86-87 (Toulouse se fera éliminer au tour suivant par le Spartak de Moscou d’une édition qui verra en finale Goteborg battre Dundee United: vous ne rêvez pas, nous sommes bien dans le football antérieur à l’arrêt Bosman).

Il poursuivra sa carrière en signant en 89 chez notre plus grand rival de l’époque, le Bordeaux de Claude Bez, quelques semaines après avoir honoré sa première sélection en équipe de France au parc Lescure, justement, pour la réception de l’Espagne. Puis, Bernard Tapie profitera de la crise et de la retrogradation administrative de Bordeaux, englué dans affaires de caisses noires et de déficits, pour recruter cet élégant milieu de terrain, techniquement si juste et si doué.

Voici ce que raconte Jean Philippe sur son transfert:

“Quand Bordeaux est relégué administrativement (en 1991), je casse mon contrat et je me retrouve libre. C’est l’année où Canal + reprend le PSG. Le club me contacte. J’ai un entretien avec Artur Jorge qui me veut dans l’équipe. Je suis super content, je dis oui sur le principe. J’ai un rendez-vous avec Michel Denisot, on discute et on se met d’accord sur un contrat de trois ans. Mais comme Bordeaux ne m’avait pas payé pendant six mois, je demande à Denisot une avance sur salaire pour pouvoir payer mes impôts en septembre. Il refuse. Ça dure une semaine. Dans le même temps, Tapie achète (Jocelyn) Angloma au PSG et leur refourgue Bruno Germain, Bernard Pardo et Laurent Fournier, trois milieux. Avec Paris, plus de son, plus d’image ! Tapie m’appelle… pour signer à l’OM. Plusieurs années après, Denisot était encore fâché alors que c’est lui qui avait refusé. Je le remercie de ne pas m’avoir fait signer au PSG pour pouvoir aller à Marseille. Parfois, le destin ne tient à rien”.

Sur sa première rencontre avec Tapie, Durand dira ( et non pas Duran Duran N.B.)

« Je rentre avec l’idée de discuter avec quelqu’un qui veut se battre avec les Girondins pour le titre de champion de France, je ressors avec la mentalité de quelqu’un qui va s’attaquer à la Coupe d’Europe et pas au championnat (…) Au début, pendant l’entretien, on met de la distance, on se dit qu’il affabule, qu’il se voit trop beau. Mais au fur et à mesure, on se laisse convaincre par les arguments. En sortant de là, je me suis senti avec une force supplémentaire, je suis entré dans un gros toboggan qui allait m’amener quelque part tout en haut« 

Durand était une bénédiction pour n’importe quel coach ! Non seulement, il avait une frappe de balle précise, une qualité de passe supérieure, mais il avait une telle polyvalence qui lui permettait de s’adapter à tous les shemas tactiques, et à pouvoir jouer à tous les postes du milieu, et même latéral ( c’est ainsi que le 26/05/1993, à Munich, il entrera sur le terrain pour remplacer Angloma). S’il excellait à Bordeaux en tant que milieu 1 ( vice champion de France 1989, derrière…nous !), il jouera le plus souvent chez nous comme milieu relayeur, sa technique soyeuse étant parfaite pour assurer les transitions, ou milieu défensif.

Je parlais de sélection, et il en comptera 26 . Durand fera partie de ce que j’appelle l’équipe de France de Marseille, avec laquelle j’ai grandi. Une équipe de France qui n’a certes pas remporté de titres, mais qui comptait dans ses rangs une colonne vertébrale d’olympiens au debut des annees 90, et puis des cuisses, des genoux, et des pieds de l’OM également.

Il fait partie de cette équipe, coachée par Platini, qui est la première en Europe à remporter tous ses matchs des éliminatoires. Une équipe qui était là grande favorite de la compétition suédoise, et qui a été éliminée au premier tour à cause du talent danois ( bien que l’aîné des Laudrup soit absent pour cause d’incompatibilité avec le sélectionneur, il y avait tout de même Brian, et du Larsen ), et d’un complexe de supériorité mal placée entre des coqs gaulois sûrs de leur force et des danois repêchés de dernière minute. Durand etait titulaire ce jour là. Un match où il fallut qu’on soit mené pour commencer à jouer, et nous avons arrêté de jouer des que nous avons obtenu l’égalisation, synonyme de qualification. Moralité, Elstrup nous a renvoyé à la maison en marquant à la 78* minute. Et si nous avons bien essayé de redémarre la machine pour les 10 dernières minutes, nous n’avons pas réussi à revenir une seconde fois.

Moralité: en terme d’approche mentale, on ne dira jamais assez tout ce que le sport tricolore doit à Tapie ( qui a du lui aussi apprendre) dans ses futurs succès.

Durand poursuivra donc sa route à l’OM, et il sera donc du graal européen, en entrant notamment en jeu à Munich à la 62* minutes. Il dira sur cette fin de match: «  »Je n’avais pas envie que le match se termine, j’étais bien et j’avais la conviction qu’ils ne pouvaient pas nous marquer un but ». Personnellement, j’étais bien content d’entendre le coup de sifflet final. Et c’est un euphémisme.

A la Provence qui lui demandait son meilleur souvenir européen, il repondra: »L’événement sportif, ce n’est pas la victoire en coupe d’Europe, mais le match OM-PSG trois jours après. C’est le moment le plus fort que j’ai vécu. Émotionnellement, sportivement, dans le scénario du match ou l’ambiance au stade, il y avait tout. C’était un truc de fou! 

Une anecdote?

Une situation m’a fait énormément rire et sourire. Elle retranscrit l’ambiance qu’il pouvait y avoir dans l’équipe qui a gagné la coupe d’Europe. Ça s’est passé au stade Geoffroy-Guichard. Avant un match, on ne peut pas dire que notre vestiaire baignait dans la concentration et le recueillement. Il y avait toujours du bruit, on faisait les cons, avec Basile (Boli). Tapie n’était pas le dernier. Basile aimait bien chanter. À un moment donné, la chanson « Allez les Verts ! » passe dans le stade. Basile commence à la chanter. Puis la moitié du vestiaire se met à la chanter ! Je suis face à la portée d’entrée du vestiaire, un dirigeant stéphanois nous mène quelque chose. Il ouvre la porte et tombe sur le vestiaire marseillais en train de chanter « Allez les Verts ! ». Il s’est arrêté, a dû halluciner et est reparti sans déposer ce qu’il amenait. Il a dû se dire qu’on était des barjots. D’autant que c’était dix minutes avant le coup d’envoi ! J’étais mort de rire. Et on avait gagné (2-0). »

Sur le management de Tapie: « Sa force, c’était de bien analyser le comportement de ses interlocuteurs. Il était brillant, mais foncièrement, c’était quand même le plus gros menteur de la terre. Il avait compris que je voyais son manège. Il disait parfois des énormités aux joueurs pour les booster et me regardait en souriant. C’était drôle. En termes de management, de caractère, de ressources, c’était un mec inépuisable. On n’était pas des potes. Mais la force de cette équipe, quand le match commençait, c’est qu’on était tous ensemble. Cette force ne venait pas toute seule. Il y avait un mec pour te l’impulser. Il avait plein de travers, mais quand on faisait la part des choses, c’était un mec hyper intéressant. Il pouvait te parler de n’importe quoi avec un tel aplomb, même s’il n’y connaissait rien, que tu étais obligé d’y croire. Il n’y a qu’à voir comment le club a avancé avec lui« 

La suite est connue de tous. VA-OM, V…pour vendetta… Retrogradation administrative, hémorragie au niveau des joueurs qu’il faut vendre pour renflouer le club, et réussir à monter une équipe. Barthez sera de la partie, pour un an, avec Casoni et Durand, donc, qui accepte une grosse diminution de salaire pour continuer à jouer à l’OM et aider le club à remonter. On bâtit une équipe avec des jeunes talents ( Jambay, Libbra, ou encore Wacouboué, paix à son âme, que je voyais devenir aussi fort que Dessailly après nos matchs européens contre l’Olympiakos et le FC Sion) et de vieux briscards ( Dib, Marquet, De Wolf, Ferreri, Ferrer, Cascarino et ses 61 buts en 2 saisons…)

La sanction de l’OM était sans aucun doute injuste, surtout qu’on a du y retourner une seconde saison alors que sur le terrain on ils avaient fait le job. L’OM n’avait rien à faire en D2. Mais, je vais faire une confidence, j’adorais notre équipe à cette période. C’était à la fois cruel, mais ces types qui se depouillaient sur le terrain étaient beaux, et me rendaient fier. Cette équipe avait une putain d’âme, qu’importe le bordel qui se déroulait en coulisse. « Y a rien qui passe, y a rien qui bouge ». Une équipe de morts de faims comme il n’en existe plus, hélas.

Saison 1996-1997. L’OM remonte enfin en D1, et signe quelques beaux noms ( Pedros, Letchkov) qui decevront, ou des italiens en défense ( Malusci, Franceschini) qui n’apportent aucune garantie. L’OM est portée par son gardien, Kopke, un globe trotter, Gravelaine, qui ne démérite pas, et surtout par Jean Philippe Durand, seule étoile encore présente dans le ciel olympien qui continue de briller et de montrer aux footeux égarés le chemin. Apres avoir tout connu avec notre club, Durand fera un dernier tour de piste pour s’assurer que le club se maintienne. C’est durant cette année que le milliardaire Robert Louis Dreyfus deviendra le propriétaire et nous offrira un certain confort budgétaire. Mais en attendant, c’est Durand, qui n’a rien perdu de sa technique, qui nous offre la victoire.

Le plus beau symbole est bien sur le match comptant pour la cinquième.journee du championnat, le 03 septembre 1996, quand l’OM, entrainé par Gérard Gili, reçoit Rennes.

Gravelaine est expulsé des la 22* minute, et vu la manière dont notre défense était désorganisée durant les 4 premières journées, on est vraiment mal embarqué. Mais Durand le relayeur va marquer une fois, puis deux, puis trois, sur trois frappes lointaines depuis l’extérieur de la surface. Une demi volée consecutive à un coup du sombrero, et deux reprises de volée magnifiques… Quel artiste ! Régalez vous:

Durand prendra sa retraite à la fin de la saison. Mais il restera au club. D’abord en charge de la communication, puis du recrutement, jusqu’à devenir le responsable de la cellule.

S’il y a forcément des réussites et des échecs dans le recrutement, difficile de savoir ce que l’on doit véritablement à Durand, tant des Anigo ou des Labrune préféraient prendre toute la lumière. On sait, par exemple, que le retour de Thauvin ou l’arrivée de Sakai, dans la période pauvre qui a précède la vente à McCourt sont ses œuvres. Toujours est il que dans 1 club qui a une aussi belle histoire, on avait enfin un serviteur compétent du club à un poste important, et pas seulement des ambassadeurs pour lesquels on sort les Ferrero rocher et les flash quand ce peut être utile de le montrer. Non, je ne pense à personne…

On avait donc un homme tellement attaché au club qu’il était l’un des rares à ne pas l’avoir lâché après l’apothéose, et qui l’avait porté sur ses épaules jusqu à la retraite. 30ans de mémoire olympienne en 1 seul homme, qui manifestement garde un œil avisé en matière de football, puisqu’il n’a pas tardé à retrouver du boulot. Et bien cet homme, Jean Philippe Durand, après avoir été publiquement conforté par Jakenri et Andoni a donc été licencié pour que Zubi puisse faire venir son copain Albert Valentin… Cela aurait été trop con de passer à coté de Radonjic, ou de laisser Benedetto en Argentine…

Voici comment Durand à été recruté par Francfort :

“Après mon départ de l’OM, j’ai une discussion avec un copain, agent en Belgique. Je lui dis que je cherche un poste de directeur sportif. Il m’explique qu’il y a peut-être une opportunité en Belgique. Finalement, le club en question voulait quelqu’un qui parle flamand. Une semaine plus tard, il me rappelle. “Un copain vient d’arriver à Francfort, il veut développer le club et la cellule de recrutement. Il cherche quelqu’un sur la France. Ça peut t’intéresser ?”, me demande-t-il. J’étais un peu sur la réserve. Francfort n’était pas une référence, jouait plutôt le bas de tableau. Je connaissais un peu le stade pour y être allé une ou deux fois. Il m’a quand même mis en contact avec les dirigeants. J’ai discuté avec eux, je les intéressais vraiment. Le gars est venu me voir à Marseille. On a échangé pendant trois ou quatre heures. Il m’a expliqué le projet du club, son développement, son organisation. J’ai dit oui pour un essai d’une année. Le projet me paraissait intéressant, le discours cohérent. C’est ma cinquième saison. Depuis, le club a bien grandi”.

Et nous? On a bien grandi, également ?

Pour conclure, je dirai donc que pour sa touche technique. Pour sa capacité à se fondre dans n’importe quels schémas tactiques et à proposer des solutions. Pour tout ce qu’il nous a donné, des émotions, du temps, des étoiles dans les yeux et des ballons dans les filets. Parce qu’il est de la famille, tout simplement, et que le sang bleu et blanc coule dans ses veines, pour toujours….

Jean Philippe Durand est A Jamais Olympien.

Allez l’OM💙🤍

5 commentaires sur « A Jamais Olympien 10: Jean Philippe Durand »

  1. Bel article sur un gars bien et très inrtéressant qui parle du plaisir de jouer.
    L’anecdote sur Allez les Verts est délicieuse.

    Quant à Tapie, qui te fait prendre un toboggan qui te mène tout en haut, il était donc aussi fort que Vasarely et ses trompe l’oeil. Ça lui va bien je trouve 😉

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  2. Très bel hommage…
    On pourrait y rajouter Bruno Germain qui a su revenir au club quand il était en difficulté…
    Mais agacement Marcel Dib, le marseillais de naissance qui a toujours voulu connaître L’OM, et à voulu faire parti de la reconstruction du Club… Sans garanti d’y arriver…
    Merci à ces 3 là, mais également à Jean Marc Ferreri… Nos 4 mousquetaires… 😘😘😘

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